intro : Une jeune journaliste s'entretient avec un viel homme. Son nom : Elie Lewinsky. Ils parlent de son passé, sa vie dans les camps de concentration, les trajets en train, entassés par centaines. Puis ils parlent d'Auswichtz. Ce camp de la mort où a séjourné Elie pendant un peu plus d'un an. Nous vivrons leur rencontre à travers les yeux de la journaliste.



L'ancien déporté me sourit chaleureusement, il est dur d'imaginer derrière cette personne frêle, tremblante et marquée par le temps un survivant du camp de la Mort. Pourtant, c'est bien le cas, Elie n'a que 22 ans, en 1943, lorsqu'il est déporté à Auswichtz. Il y a survécu 13 mois tandis que leur mort était programmée au bout de 3 mois seulement après leur arrivée.

Sur la table se trouve, entre nos deux tasses de café, des photos, en noir et blanc, toutes datées d'avant 1950. Elie m'indique que le premier tas regroupe toutes les photos qu'il a prises lui-même, parfois sa famille. La plus récente est marquée d'une jolie écriture au dos "Mai 1943, Anne dans les bras d'Elie". Ce dernier m'informe que la photo fut prise pour l'anniversaire de sa petite soeur, Anne, et que malgré la guerre et la famine qui guettait leur quotidien, il s'en rappelle comme un jour heureux. Sa mine s'assombrit lorsque je lui demande ce qu'elle est devenue. Gazée le mois qui suivait, elle n'avait que 11 ans. Malgré le voile qui est passé sur ses yeux, sa voix reste claire. C'est peut-être ça qui m'impressionne le plus, il parle avec détachement.
L'autre tas est composé uniquement de photos volées juste avant la libération, au moment où les nazi quittaient les lieux si ce n'était pas déjà fait. Après son évasion, il s'était rendu dans le baraquement administratif du camp, et, était tombé un peu par hasard sur ces photos, où parfois il apparaissait. Je ne le reconnais pas, je ne vois, à vrai dire, que des cadavres. Avec leur uniforme rayé, les jambes squelettiques, les yeux vides et les joues creuses, on ne peut en aucun cas les différencier. Je me demande alors si la notion de mort-vivants et autre zombie s'est inspirée des camps de concentrations.

Je prends une photo un peu hasard. Elle est datée de janvier 1945, et représente deux longues rangées de déportés, qui me paraissent infinies. Elie m'explique qu'il n'était pas présent lorsque cette photo a été prise, pas plus d'un mois après son évasion. Elle représente la marche de la mort, Auschwitz vers Loslau. Une rangée contient les personnes pouvant marcher, et l'autre ceux qui restaient à Auswichtz, incapables de fournir un effort trop important. Je n'arrive pas vraiment à différencier les colonnes, pour moi, ce sont juste des corps sans vie, vêtus d'un pyjama rayé bien trop fin pour les protéger de la neige qui tombe, et qui tiennent debout par une force inexpliquée. L'ancien déporté me désigne une ligne, celle qui est plus importante, ils sont en rangs par cinq, encadrés par les SS et les kapos. Ceux qui avaient une couverture l'avaient mise sur leur dos, la région d'Auschwitz est l'une des plus froides de Pologne. Elie m'explique que tout le monde a voulu marcher. La vieille habitude des sélections. Ils étaient convaincus que les invalides allaient être liquidés. Les baraques étaient en bois ; il suffisait d'entasser les gens, de fermer la porte... C'est vite fait, un coup de lance-flammes... Enfin, c'est ce qu'on pensait. En fait, ça ne s'est pas passé comme ça. Il fallait rester. Ceux qui sont demeurés sur place - Primo Levi était de ceux-là - ont été libérés par les Russes neuf jours plus tard. S'ils avaient su.. ils ont marchés pendant 18 jours, dans un froid sibérien, ne mangeant que des poignées de neige. Une marche de la mort.

Je repose la photo, frissonnant, m'imaginant la scène. Je pose mon regard sur le vieil homme qui me fait face. Le reste de la conversation s'enchaîne très vite, la gêne de le questionner sur son enfer passé que je ressentais au début s'évanouit assez vite, je vois bien qu'il ressentait le besoin de se confier, de témoigner. Il me parle de l'horreur des trains, "je voyageais avec des morts. Certains morts étaient glacés, d'autres avaient encore le coeur qui battait. Mais ils étaient mort. Et j'en faisais parti." ce sont ses mots. De la faim, cette notion abstraite, puisque dès qu'il eut son premier vrai repas il en oublia la faim ressentie dans le camps. Une notion abstraite qui avait tué des milliers de ses compagnons, me confit-il.
Le temps passe et il est temps pour moi de quitter Auswichtz, où plus d'1 million de personnes ont connu la mort.


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